Vert Milan

Pendant cette semaine à Milan, certaines choses furent vertes, d’autres moins et d’autres encore pas du tout. Nous n’en retiendrons bien sur que les plus significatives car nombreux furent les objets, designers et showrooms que nous avons vus à l’occasion de ce salon. Sans avoir fait de parcours spécial vert, on peut dire qu’étaient relativement nombreux ceux qui posaient la question du durable, de manière plus ou moins intéressante. Par leur proportion importante lors d’un parcours classique, le visiteur lambda ne pouvait pas passer à coté du green. Quant au green addict, il pouvait pouvait en faire tout un parcours grâce à un guide spécial.

Commençons tout d’abord par ce qui ne l’était pas, vert. D’abord moi, un peu. Pour écrire ce texte et me souvenir de tas de trucs, mais pas seulement. Parce que aussi on me les as mis sous les yeux tous ces jolis papiers/prospectus/posters/cartes de visite/dépliants/sacs/, j’en ai ramené plusieurs kilos. Seul un sac (plein de prospectus) était en matière recyclée. Sur mes 150 prospectus seuls deux étaient en papier ultra fin genre on a pensé à pas trop en faire. Un salon comme Milan doit engloutir une forêt entière en prospectus. Bref.
Concernant les objets, en voici deux par exemple qui rentrent dans cette catégorie. Il y avait dans le showroom de l’Autriche un tronc entier sur un piètement en métal, base pour brancher directement iphone ou ipod et enceinte à la fois, produisant une acoustique folle (nous l’avons essayé avec un de nos Iphones parce que, partout ou on allait, nous, on mettait l’ambiance). En soi un très bel objet mais un tronc entier…? waouh. Les designers: KMKG Studio et Tischlerei Lenz. Ensuite le projet du designer Yuya Oshida, fait à la base en bambou, puis en PET recyclé pour des besoin d’industrialisation plus rapide, est en théorie un siège éco-conçu car uniquement fait de l’assemblage que fait l’utilisateur de 8 éléments s’emboitant à l’infini. Il peut certes être transporté à plat et passer de petit fauteuil à long canapé en l’étirant mais la matière nécessaire pour engendrer le mécanisme de pli et dépli est considérable, ce qui en fait un siège très lourd. Il est vrai que souvent ce problème se pose lorsque l’on souhaite produire un objet éco-conçu: on améliore un aspect souvent au détriment d’un autre.
La visite de l’usine Boffi fut certes très intéressante et édifiante à beaucoup d’égards, mais pour moi elle à surtout permis de réaliser deux choses: d’abord la quantité incroyable de techniques de finition des matériaux des cuisines et salles de bain de la marque, employant pour la majorité des techniques assez polluantes, et ce malgré les efforts qu’elle déploie pour développer des techniques, entre autres de vernissage, plus respectueuses de l’environnement. Ces techniques créent en outre des matériaux qui paraissent difficilement recyclables de par leur nature composite, même si l’on peut penser qu’une cuisine de ce standing à une durée de vie assez longue. Mais en gros tout un système très complexe à été pensé, expérimenté et développé, plus soucieux de satisfaire les attentes hautement exigeantes d’une clientèle ayant de sacrés moyens que de produire dans un souci du durable, mais on ne peut pas tout faire. Il était édifiant d’autre part de constater la quantité incroyable d’emballages présents dans l’usine servant à protéger ce précieux mobilier pour le transporter. Ces problèmes, bien que n’étant pas l’exclusivité de la marque Boffi, furent intéressants à constater sur le lieux même ou sont produits les objets.
Finalement, pour terminer avec cette touche de négatif, on a pu ressentir sur le salon Satellite qu’un florilège d’objets appartenant à la gamme «couleurverte-bois-céramique» avait pris possession des lieux, un peu greenwashing sur les bords.
Voila.
Maintenant parlons de ce qui était bien. Commençons par les fours solairesfinlandais Lapin Kulta autour desquels nous avons aperçu Marti Guixé, devant le musée du design. Il y avait plusieurs coupoles au milieu desquelles étaient placés des marmites renfermant des plats paressant bien alléchants, contrairement à l’image que peut peut-être renvoyer ce genre d’éco-cuisine. Ces «fours» sont en outre très efficaces: ils cuisent en 2O minutes une viande d’1,5 kilo uniquement grâce à l’énergie du soleil.
La présentation des projets d’élèves du Royal College fut tout à fait stupéfiante, et pas seulement pour le vert d’ailleurs. D’abord le projet Sun Cutter de Marcus Kayser: une découpeuse laser portable utilisant l’énergie solaire pour fonctionner et la concentration du rayon en un point très précis pour découper. La vidéo sur son site le met en scène dans tout le processus: une valise à la main il part dans un endroit désertique en Egypte, fait fonctionner sa machine, fabrique des lunettes de soleil en feuille de bois, avec pour office de verres ces mêmes feuilles perforées, puis part en bord de mer pour les vendre aux baigneurs.
Non loin de là, un collectif hollandais présentait son «NewspaperWood», ou comment partir du papier pour arriver au bois: le designlabel Vij5 récupère les journaux invendus pour en faire une nouvelle matière ressemblant à des planches, base de leur gamme de mobilier: les blocs de papier journal, assemblés avec une colle sans solvants, sont coupés en tranches, les couches de papier et d’encres apparaissent alors comme de véritables veines de bois. Une bonne manière de court-circuiter (certes temporairement) le traditionnel trajet vers la poubelle des objets dont on se débarrasse.
Passons maintenant aux projets proposés pas la Design Academy d’Eindhoven. Dirk van der Kooij par exemple avec son projet Endless: récupération d’un vieux robot, «Fanuc, mis à la retraite après une carrière de 140 000 heures de travail non stop dans une chaîne de production chinoise». Il a ensuite reprogrammé le robot pour en faire une machine de prototypage rapide à moindre coût. Fanuc possédant une résolution beaucoup moins importante que les imprimantes 3D classiques, il permet la création de prototypes échelle 1, et dans le même temps de donner une deuxième vie à un objet pareil. Ou encore le projet COOLS de Coen Danckmer Voordouw, mallette contenant un nécessaire pour que les enfants et les parents construisent toutes sortes de jouets et d’abris avec le carton: la boîte contient une planche à découper et tous les outils pour que les enfants apprennent a construire avec ce matériau. Une plateforme web permet de télécharger tout un tas de modèles ou de partager ceux que l’on a élaborés. Construire des jouets à partir de carton récupéré, ou comment apprendre aux enfants à faire de la récupération et leur redonner le goût des matériaux simples, perdu avec l’élaboration croissante des jouets que l’on trouve aujourd’hui dans le commerce. Une fourrure éco-friendly, «Dutch Homegrown» était présentée par Eefje Sandmann: elle explique que les Pays Bas se battent pour éradiquer les rats musqués: 320 000 sont tués dans le plat pays chaque année pour un cout total de 31 millions d’euros. Les cadavres sont détruits et la créatrice continue en expliquant que de toute manière, qu’elle se serve ou non de leur peau, ils seront tués. Elle ajoute aussi que le fait de récupérer ces animaux-là pourrait sauver la vie de centaines de visons. Elle a donc récupéré la peau des rats musqués exterminés pour en faire des moufles portant un petit bouton sur le coté, témoin que l’utilisateur porte de la fourrure de rat musqué made in Netherlands. Fasciné par le phénomène selon lequel une souris en cage dans un salon est un animal de compagnie alors qu’en liberté dans une cave, c’est une calamité, Roel de Boer a crée une structure ouverte pour souris, suspendue au plafond et descendant jusqu’à un mètre du sol, pour montrer que «l’homme et l’animal peuvent partager le même espace»: celles-ci se promènent sur cet objet sans pouvoir en descendre, elles ne sont pas en cage. Pouvoir symbolique assez fort de ce projet qui met en évidence le fait qu’on peut penser autrement la vie du rongeur domestique mis irrémédiablement en cage, ré-accordant ainsi un peu de respect à l’animal, même à l’échelle souris. Voila un petit florilège de ce qui se fait à l’académie d’Eindhoven, et je pense que chacun d’entre nous retiendra une des questions posées aux étudiants en Master Course de l’école hollandaise: Does the world really need another chair? (est-ce que le monde à vraiment besoin d’une nouvelle chaise?)
Deux projets dans le showroom Eco-ntamination étaient à classer dans le design durable aussi. Botanica par le collectif Formafantasma, où les designers se sont concentrés sur le processus qui consiste à extraire des plantes et des animaux des polymères naturels, donnant des résines organiques dans des coloris ambrés. Présentés dans un esprit de laboratoire, leur but était de faire comme si nos plastiques n’avaient jamais existé. Un autre projet, «Trap Light save energy» par Gionata Gatto et Mike Thompsone; les deux designers utilisent des pigments phosphorescents projetés à l’intérieur du verre d’une lampe pour garder la persistance lumineuse de l’ampoule. Ceci crée ainsi une lumière d’ambiance et prolonge la vie de celle dégagée par l’ampoule.
Sur le salon Satellite, la Superfarm, projet d’étudiants de la Scuola Politecnice di Design était quasi grandeur nature. On pouvait rentrer dedans pour se mettre en situation dans ce supermarché proposant une autre manière de consommer: interagir avec les animaux et la végétation pour se nourrir, proposition de réponse à ce qu’il pourrait être fait pour répondre aux problèmes que poseront les besoins alimentaires de la population mondiale dans 50 ans. Le client de la Superfarm devra travailler et brûler des calories pour pouvoir re-consommer des denrées. Le principe est que le client s’investit: il cueille les fruits, ramasse les légumes qui lui plaisent et laisse les autres. Lait frais pasteurisé sans additifs venant des vaches paissant dans le jardin de la Superfarm où le client remplit sa bouteille en verre réutilisable comme jadis. Les animaux sont libres et heureux et les clients peuvent les nourrir. En voyant ce projet plein de bonheur, on ne peut s’empêcher de remplacer mentalement l’image de notre supermarché actuel par celui-là, en se disant «ah ouais ce serait quand même archi chouette». Mais réalisable?
Une petite lampe, You+Me de Siren Elise Wilhelmsen présentée sur le Satellite également mérite d’être citée car très simple mais brillante, classée d’ailleurs dans le top ten des projets les plus green du satellite. Une petite dynamo fait marcher la lampe: il faut tirer sur la corde une minute pour avoir 30 minutes de lumière: une application bien étudiée dans une vraie lampe de cette vielle technique de la dynamo, associant effort de l’utilisateur et consommation de lumière.
Partons maintenant au VIA, ou, la carte blanche 2011 confiée à Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard pour leur projet «trou noir» était présentée. Les designers utilisent le REFIOM (Résidus d’Epuration des Fumées d’Incinération des Ordures Ménagères), matière hautement toxique mais devenant inerte une fois vitrifiée. On obtient alors un matériau noir brillant très intense appelé Cofalit. Ils en proposent donc des semi-produits pour l’habitat, faits de cette matière: une tomette, une brique et une tuile. Dans un autre volet de leur projet, ils décomposent l’aspirateur en quatre éléments: un ventilateur pour aspirer ou souffler, un socle à poser sur un seau et un balai qui, assemblés, forment l’aspirateur. Mais ces éléments peuvent être utilisés séparément et fonctionner de manière autonome: le ventilateur peut par exemple loger une ampoule, ce qui le transforme en chauffage d’appoint, le socle résiste à à 120 kg de charge et peut donc se transformer en petit siège posé sur le seau. La troisième partie de «trou noir» est consacrée à l’élaboration d’une vaisselle qui, suivant la manière dont on combine les éléments, se transforme en crêpière, cuit vapeur ou bouilloire… pour contrer la multiplication d’objets électroménagers dont finalement on ne se sert que deux à trois fois par an et qui encombrent nos cuisines et in fine les déchetteries.
Autre projet du VIA, celui de Cyrille Candas en partenariat avec Le Relais et la communauté Emmaüs, «b.a-ba». Cette designer a mis au point une technique de flocage en récupérant les vêtements rejetés, même par la filière Emmaûs car impropres à la revente, trop abîmés ou tachés. Celui-ci s’applique sur les pièces de mobilier elles aussi mise hors du circuit pour cause de mauvais état: elle propose ainsi de restaurer les rebuts avec du rebut pour en faire un pièce toute neuve de mobilier, relancée par ce fait dans le circuit de la consommation. Ce flocage ayant de plus la texture d’ un quasi-velours, elle donne un raffinement certain à des pièces que même le circuit de la récupération destinait à la poubelle.
Terminons cette exploration par le show room de Droog Design. Le collectif propose l’approche suivante: ne plus à terme aller acheter son mobilier comme on va chez Ikéa, mais le télécharger grâce à la mise en ligne de plans d’objets basiques: tables, chaises etc…: les utilisateurs achètent dans ce scénario les plans de leurs objets et doivent se mettre en relation avec des artisans locaux si besoin est, et trouver les matériaux près de chez eux pour assembler leur mobilier. Court-circuitant la filière transport des objets, on imagine que cela impliquerait également la disparition de beaucoup d’emballages… Même si pour Droog, dans l’état actuel des choses cela parait se tirer une balle dans le pied, à terme ce système pourrait être une brillante solution pour le développement durable.

Beaucoup de green design donc, beaucoup de projets incroyables, sans les avoir spécialement cherchés comme nous le disions au début. Le design bouge beaucoup là dessus, et même noyés dans la masse des objets ne prenant pas en considération (ou faisant semblant de le faire) le développement durable, ont les remarque car ils tirent leur épingle du jeu. Il serait intéressant d’étudier leur proportion au fil des années depuis leur apparition, spécialement au salon de Milan. Beaucoup d’objets faussement verts nous rappellent cependant qu’il faut encore être assez vigilants sur ce phénomène grandissant et toujours avoir l’oeil aiguisé pour détecter les projets vraiment intelligemment green des autres se contentant uniquement de reprendre aux codes esthétiques de l’écologie mais étant creux sur un aspect de fond.

Juliette Lefort

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